Depuis quelques temps, j’ai une fixation sur l’année 1968. Probablement parce que j’avais seulement 4 ans et que ma tendre jeunesse s’est déroulée au diapason des échos de cette année mythique. Aussi parce que 40 ans nous en séparent et que c’est maintenant intéressant d’observer attentivement cette année qui secoua le monde et qui fut déclarée à l’époque « année internationale des droits de l’homme par l’ONU ».
Guerre au Vietnam, manifestations étudiantes, mouvement hippie, montée du féminisme, libération sexuelle, lutte pour les droits civiques, assassinat de Martin Luther King et de Robert Kennedy, course à l’exploration spatiale, libération des styles vestimentaires, avancées cinématographiques et télévisuelles; autant d’événements qui la caractérisent et qui l’ont rendu à la fois multiforme et unique.
Puisqu’il faut débuter par quelque chose, je vous ramène à un événement artistiquement marquant, un film (que j’ai vu pour la première fois à l’âge… de 12 ans) qui modifia à jamais le cinéma de science-fiction: 2001, l’odyssée de l’espace du réalisateur Stanley Kubrick.
En février 1964, Stanley Kubrick s’intéressa à l’œuvre de l’auteur américain Arthur C. Clarke. Après une rencontre, ils décidèrent de travailler ensemble et C. Clarke accoucha du roman 2001, l’odyssée de l’espace tandis qu’en parallèle, Kubrick travaillait au scénario. Les deux visions fusionnèrent pour en faire une expérience visuelle non verbale inédite, qui baigne littéralement dans l’abstraction, le symbolisme et l’esthétisme. On dit que Kubrick souhaitait toucher le niveau de conscience intérieur du spectateur.
Kubrick aurait ainsi déclaré : « J’ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l’entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l’inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. J’ai voulu que le film soit une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience, juste comme la musique ; vous êtes libre de spéculer à votre gré sur la signification philosophique et allégorique du film, mais je ne veux pas établir une carte routière verbale pour 2001 que tout spectateur se sentirait obligé de suivre sous peine de passer à côté de l’essentiel ».
Aviez-vous remarqué que Kubrick attribuait dans son film une forte valeur aux formes du cercle et du rectangle, le cercle se rapportant à l’homme (œil, roues de la station orbitale, fœtus) et le rectangle symbolisant plutôt l’intelligence supérieure (monolithe)? En voyant l’ordinateur HAL 9000 communiquer par un objectif circulaire encadré d’un rectangle, on déduit qu’il agissait comme intermédiaire entre l’homme et l’entité supérieure. Drôlement intelligent!
Kubrick voulait également présenter ce qui n’avait jamais encore été vu au cinéma. Il aurait ainsi engagé une équipe de 25 spécialistes en effets spéciaux (le film en comporte 205) et compta sur la collaboration de plusieurs scientifiques et experts en matière d’exploration spatiale. Au chapitre des ambiances sonores, l’espace est présenté comme étant silencieux et angoissant tandis que l’intérieur de l’astronef vibre des sons rassurants de l’ordinateur HAL (dont la voix était celle d’un acteur canadien, Douglas Rain). Les images ont été enrichies par les musiques d’Adam Khachatourian, Richard et Joanne Strauss et les chœurs de György Ligeti.
Kubrick souhaitait par-dessus tout l’ambiguïté: au début et à la fin du film, on nous présente l’évolution humaine franchir une nouvelle étape grâce à l’intervention d’une puissance extérieure. Mais la nature humaine changerait-elle vraiment? Le film soulevait donc des questions et peu de réponses.
Les critiques de même que le grand public de l’époque furent déconcertés. Certains trouvèrent le film incompréhensible et prétentieux (il sortait carrément des habitudes narratives du cinéma et se refusait à tout compromis explicatif). Les dialogues étaient réduits à de simples échanges. Peut-être est-ce le pessimisme du réalisateur qui choqua – il montrait que le premier geste d’intelligence de notre ancêtre avait été l’invention d’une arme et du meurtre.
Le film devint tout de même populaire grâce au bouche-à-oreille. Et quarante ans plus tard, ce véritable poème visuel, devenu une référence dans le domaine de la science-fiction, demeure criant d’actualité par les thèmes qu’il aborde: nature de l’humanité, de l’intelligence et notre place – infiniment modeste – dans l’univers.
Pour voir (ou revoir) la célèbre bande-annonce de l’époque, cliquez ici.
Bienvenus… en 1968!